Aquatrail

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Les quatre défis Aquatrail

1 - Début Juillet 2007 : traversée du Lac Léman. Départ de Montreux.

2 - Août 2007 : descente de la Dordogne. Départ d'Argentat.

3 - Printemps-été 2008 (fin juin) : traversée de la Manche. Départ de Calais.

4 - Eté 2008 (juillet ou début août) : traversée de la Méditerranée. Départ de Nice.

Les News

Vous trouverez dans cette rubrique les dernières nouvelles des quatre défis.


Dimanche 27 mai

Ce fut un premier événement "test" rapporté dans les colonnes de quotidiens locaux "Sud Ouest, Le Résistant..."dont voici la teneur:

Sainte-Foy-La-Grande, Castillon-La-Bataille à la nage
Malgré la fraîcheur, le temps capricieux et les eaux gonflées par les orages de la veille, c’est dimanche 27 mai, qu’au terme de 18000 battements en crawl, Jérôme Ossard un yvelinois a réussi à parcourir en nageant sur la Dordogne les 30 kilomètres qui séparent Ste-Foy-La-Grande de Castillon-La-Bataille. Les quelques courageux pêcheurs et badauds présents ce jour maussade sur la rivière n’ont pas hésité à s’informer et à encourager ce convoi hors normes.
Ce défi n’était en réalité qu’un essai qui permettra à ce sportif de l’extrême de recueillir et de collecter de nombreuses mesures et informations dans le cadre d’une préparation très pointue.
Outre l’entraînement, le nageur et son coordonateur en canoë se serviront de cette épreuve pour affiner et régler la préparation de défis de plus grande envergure qui se déclinent en 4 étapes planifiées sur 2 ans.
  • traversée du lac Léman en longueur de Montreux à Genève (75km), le 6 juillet 2007
  • descente de la Dordogne d’Argentat à Bergerac (250km), le 7 août 2007
  • traversée de la Manche de Calais à Douvres (35km), en juillet 2008
  • la Méditerranée en rejoignant la Corse depuis la métropole (240 km), en août 2008.

Ces 4 défis aquatiques d’exception visent à populariser l’action de l’association caritative internationale Sports sans Frontières qui promeut l’éducation et l’intégration des populations défavorisées dans le monde. Comme le répète souvent le nageur : « La solidarité aussi est un sport collectif ! » et de rajouter que pour mener à bien son double objectif solidaire et sportif il a encore besoin de partenaires financiers.
Rejoignez-le dans l’aventure sur son site http://aquatrail.netrando.fr
Il déclare que ce genre d’expérience intense procure une relation privilégiée avec soi-même et avec la nature.
Tout en gardant le même enthousiasme, il va s’offrir quelques jours de récupération avant de reprendre son entraînement en bassin et en étang.

 

 


Mercredi 27 juin 2007

 

Une mauvaise nouvelle ; notre Zodiac d'assistance est inutilisable à 10 jours de l'échéance, son moteur a cassé. Il faut se mettre à l'oeuvre pour rechercher une solution de repli. Que faire?


Les nageurs sont en phase d'entraînement "pleine charge "avant la semaine de récupération qui précède notre premier événement.

 

 

Vendredi 29 juin 2007

 

Les tee-shirts sont en vente 20 euros avec un bon d'achat de 15 euros valable dans les magasins Endurance shop Paris et Versailles.


Afin de parer au désistement de bénévoles, il nous manque à ce jour 2 assistants logistique pour le Défi Dordogne du 9 au 16 août 2007.

 

 

1. HOSTILE LEMAN

 

Dimanche 8 et lundi 9 juillet 2007

 

TRAVERSEE DU LEMAN A LA NAGE DANS LA LONGUEUR

Au cours de la soixantaine de kilomètres parcourus depuis Montreux, Jérôme Ossard et Démétrio Fernandez, retardés par les mauvaises conditions météorologiques et les hypothermies successives, continuent leur progression à la nage pour se rapprocher au mieux de Genève.

 

La veille du départ, les deux nageurs accompagnés par une équipe de six assistants sont sereins et le temps prévu pour le lendemain dimanche nous permet de rester confiants. Malgré une nuit perturbée par les débordements du festival de jazz de Montreux et un capital sommeil entamé, l'optimisme reste intact quand les premiers rayons du soleil effleurent l'eau du lac. Le temps qui s'annonce renforce l'espoir de réussite et chacun s'affaire à régler les derniers paramètre, les différents rôles étant assurés par Edouard Sage, le médecin, Franck Roussel, l'orienteur, Benjamin Roy et Guillaume Chesny, pilotes du bateau d'assistance et ravitailleurs, Eric Bouisset et Vincent Barré à la logistique terre et à la coordination.

 

Il est 7 heures du matin ce dimanche 8 juillet lorsque nous entamons notre progression sur cette mer intérieure. Deux heures seulement se sont écoulées quand une montagne de nuages noirs menaçants se présente à l'ouest du lac, déjà le ciel s'est assombri, le faible clapot se gonfle en une houle impressionnante, des coups de tonnerre déchirent l'air au-dessus du plan d'eau, le vent forcit jusqu'à force 4 Beaufort et les creux d'un mètre cinquante nous recouvrent. Le kayakiste, situé en avant du convoi, ne peut plus maintenir le cap au GPS, le vent le repousse deux cents mètres en arrière. Dans le canot, le docteur reçoit les vagues sur les jambes et à chaque embardée des dizaines de litres d'eau remplissent l'embarcation comme une baignoire. La mallette de secours, les appareils photo, les portables et la nourriture flottent, tout est bon pour écoper et le doute, pour la première fois, s'empare de nos esprits, mais la volonté de lutter contre les éléments est la plus forte : Le défi déjà en péril ? Nous sommes à trois mille mètres des côtes quand le médecin lance : « On va couler ! » Par souci de sécurité, l'initiative de rejoindre les côtes est retenue, malgré l'allongement du parcours que cela suscite. La brigade de sauvetage du Léman nous confirmera un peu plus tard que cette option était la bonne, d'autant plus qu'une alerte orange était prévue pour l'après-midi, les conditions météo se dégradant encore.

La situation devient critique : les eaux côtières refroidies par les rivières alpines augmentent le risque d'hypothermie. Pour arriver au terme de la première étape, nous sommes réchauffés dans la cabine de notre camionnette et la poursuite de la progression dépend désormais du maintien de notre température corporelle au-dessus de 34° dans une eau entre 14° et 16°. C'est le médecin qui contrôle ce paramètre toutes les trente minutes. Il semble que toutes les conditions soient réunies pour nous faire échouer. Seule notre volonté de vaincre le mauvais sort nous permet de tourner les bras pour avancer. Quand tout va mal, le mental fait office de bouée de secours, nous nageons avec lui, nous ne sommes plus dans notre corps mais dans notre tête.

Frigorifiés et exténués par les courants et les vents de face, nous finissons par atteindre la ville-étape d'Amphion-les-Bains ; nous sommes à mi-parcours. Il reste trente-six kilomètres à avaler sur les soixante-quinze que compte cette épreuve.

Au matin du lundi 9 juillet, les eaux ont encore fraîchi. Quand nous nous immergeons, le doute s'empare à nouveau de nous, tous les muscles du thorax et de l'abdomen se contractent : jamais nous ne tiendrons douze heures d'affilée dans ce bain glacé ! C'est le même scénario météo : les vagues, le vent et le courant s'acharnent.

A chaque mouvement, les pénétrations d'eau sont comme des lames froides qui nous tétanisent ;tenir, tenir, encore tenir... Pour éviter le pire, toute l'assistance organise des points de ravitaillement et de réchauffement .

A nouveau, dans l'après-midi, les phares de l'alerte orange annoncent une grosse perturbation et notre progression est freinée par ce front hostile qui nous fait face : notre vitesse moyenne décroît de 3,7 km/h à 1,9 km/h. Depuis leur bateau de sauvetage, les hommes de la police de la navigation nous interpellent et ironisent : « C'est pas au mois de novembre qu'il faut se lancer dans ce genre d'aventure !» Le temps passe et la progression devient dérisoire. Il faudrait nager de nuit pour arriver à Genève, une solution trop risquée sans éclairage dans les intempéries.

 

S'astreindre finalement à cheminer au mieux vers Genève jusqu'à ce que la lumière du jour le permette est notre ultime motivation. Nous posons finalement le pied sur une berge de Chens-sur Léman vers 21 heures, après dix-sept heures d'efforts. Nous avons fait le maximum, et pourtant notre déception est immense, le grand jet d'eau de Genève est en ligne de mire mais le périple devra prendre fin à dix kilomètres de l'objectif. En revanche, le dévouement exemplaire de tous les membres de l'équipe réchauffe le coeur, ce défi est finalement un sport d'équipe, pas une seule défaillance dans l'organisation n'a déréglée la coordination. C'est aussi une aventure humaine. La force d'un groupe peut faire reculer les limites et cela me remplit d'espoir pour la suite.

Ce premier défi permettra d'affiner la préparation des prochaines expéditions nautiques longue distance et d'optimiser les prévisions des temps de parcours. Reste à ne jamais ignorer que les paramètres météorologiques demeurent une condition aléatoire qui peut à tout moment remettre en cause des objectifs bien calculés.

Rendez-vous au mois d'août pour la descente de la Dordogne d'Argentat à Bergerac, un périple de 250 kilomètres...

 

lac Léman

 

lac Léman

Des conditions favorables au départ de l'épreuve.

 

Vendredi 13 juillet 2007

 

 

On apprend aujourd'hui que la température des eaux de la Dordogne à Argentat ne dépassent guère 11° ! La rivière est interdite aux canoës, les crues étant trop importantes.

L'équipe est au complet pour le défi Dordogne, nous n'avons en revanche aucun personnel médical.

 

 

 

2. SUR LA PISTE DES GABARES

 

du vendredi 10 au jeudi 16 août 2007

 

 

C’est à Argentat au camping municipal de Longour que tous les acteurs de ce défi doivent se retrouver le jeudi 9 août dans l’après-midi. Dans la voiture, je suis déjà concentré mais terriblement nerveux. Une question m’obnubile : quelle sera la température de l’eau ? Je sais qu’à moins de 14°c il sera impossible de rester dans l’eau toute la journée, l’expérience du Léman m’a confirmé que même avec la meilleure volonté la fraîcheur peut compromettre notre pari sportif. La sonnerie du portable distrait mes angoisses pour un instant : Cyril Manière, journaliste sportif sur Radio France Limousin, m’avertit qu’il est déjà sur place pour un entretien. Je réalise que l’engagement n’est plus personnel et qu’il va falloir se jeter à l’eau ; la pression psychologique monte encore d’un cran. Je suis nerveux. Sera-ce possible ? Un projet médiatisé repousse très loin les conditions d’une capitulation : un avantage délicat à gérer. Je repasse souvent des scénarios catastrophes dans ma tête comme si je voulais prévoir une solution de repli pour chacun d’entre eux.
Il est 16h quand tous les membres de notre équipe sont enfin réunis. A peine le temps de faire les présentations que le reporter accapare notre attention pour obtenir un compte rendu précis du projet.
Avant d’installer notre camp de base, nous entamons plus sereinement un briefing pour passer en revue les missions de chacun.
Marilou Bernabé est étudiante et pompier volontaire, c’est une jeune fille dévouée et motivée, elle coordonnera la logistique du périple, organisera les bivouacs et les ravitaillements sur les étapes.
Hervé Soubranne, l’attaché de presse et concepteur du site, nous a rejoints, il assurera la relation avec les médias dans les trois départements que nous allons traverser. Comme il est fin cuisinier, il n’hésitera pas à nous concocter les préparations culinaires prévues pour ce genre d’épreuve.
Un pompier de Paris, Jimmy Cornuty, se chargera de nous guider sur le fleuve. Ses tâches sont multiples puisqu’il doit non seulement maintenir le convoi dans la veine centrale de la rivière en anticipant les zones à risques, mais aussi surveiller les deux nageurs en sachant interpréter les symptômes d’hypothermie et de fatigue, prendre les bonnes décisions et réagir dans un temps minimum pour assurer notre sécurité en cas de chocs, de coincements. Enfin il nous renseigne sur le chronométrage et les distances parcourues avec le road book et son GPS.
La sécurité reste la priorité, la liaison radio doit être permanente entre l’équipe aquatique et terrestre. Objectif sportif et communication sont relégués au second plan. La petite réunion terminée, nous nous délivrons du stress ; chacun s’affaire à la mise en place du camp, à la préparation des rations, à l’équipement du canoë…Marilou et Jimmy nous avertissent qu’ils ont déjà repéré une petite berge rocheuse d’où nous pourrons prendre le départ demain matin.
Angoissé par la réponse qu’ils vont me faire dans vingt minutes je leur tends le thermomètre : il y a 3 semaines, les fortes précipitations en Auvergne et la rivière en crue faisaient baisser la température de l’eau à 11°c ici. C’est mon obsession. Malgré nos combinaisons de 3mm d’épaisseur, nous savons que même à 14°c il faudra moins de trois heures pour refroidir les corps à 34°c. C’est la limite à ne pas franchir sans risque d’arythmie cardiaque. Lorsque les deux pompiers m’annoncent 16°c, je retrouve le sourire. Certes il fait bon et nous sommes en soirée, certes le relevé a été effectué sur le bord, mais cette donnée me garantit que le métabolisme n’aura pas à affronter, demain matin, moins de 14°c dans la veine centrale.
J’entre dans mon rêve, l’optimisme et la joie me submergent. En répétant à mes équipiers que la température nous autorise à partir je les rassure mais dans le fond c’est un moyen d’évacuer complètement le doute. Pour finir en beauté la journée, Hervé, l’infatigable négociateur, obtient la gratuité du camping. Jimmy teste la maniabilité du canoë équipé et chargé de matériel : bidon d’eau, vêtements de rechange, accessoires de nage, bouées, rations alimentaires…C’est rassurant de constater que la vigueur de ce garçon saura propulser le bateau à contre-courant pour revenir sur nous en cas de difficulté.
La clarté du jour diminue, le soir tombe, la fraîcheur s’installe pendant que nous dînons. Songer que nous allons vivre une expérience hors normes est une pensée qui nous bercera jusqu’à l’endormissement.

5h45, Marilou est aujourd’hui, comme pour le reste de l’aventure d’ailleurs, la préposée aux matines. Après le rituel du petit déjeuner, les vérifications des matériels et les rappels des missions de chacun, nous glissons méthodiquement nos corps dans les combinaisons, les gestes sont décomposés, lents, méticuleux ; il ne faut tolérer aucune contrainte de tension du néoprène sur les membres. D’épaisses couches de graisse sont tartinées sur le cou et les aisselles. Trois ou quatre exercices d’échauffement accélèrent la circulation et m’évitent de claquer des dents sous le ciel gris du petit matin. Nous sommes concentrés comme deux apnéistes avant la descente. Le canoë est déjà sur l’eau, nous nous glissons dans la rivière jusqu’aux épaules, sournoisement le liquide froid s’insère entre les omoplates, on s’éclabousse le visage. Il est 7h45, le ciel est bas. Les premiers mouvements de crawl sont crispés, cet environnement nous tenaille les entrailles, devant nous serpentent les 40 km de rivière qu’il faut parcourir.

 

 

Début du parcours

 

 

Partis en amont d’Argentat, nous atteignons rapidement ce repère commercial du XIXe, centre névralgique de la batellerie pour tout le haut-pays. Le port avec ses maisons à balconnets, les terrasses, les vieux logis médiévaux, les façades quadrillées de chêne nous contemplent à leurs pieds. Les rues, les cafés, les ponts sont inanimés, seule la Dordogne corrézienne qui semble pourtant s’alanguir donne vie au cadre. Une idée me plaît : imaginer les habitants ensommeillés et paisibles alors que sous leurs fenêtres, au ras de l’eau, deux énergumènes de passage s’élancent dans cette artère vivante qu’ils ne quitteront que 220 km plus bas. Un instant magique et furtif que je veux saisir et conserver, même si le mouvement du fluide qui m’emporte me rappelle l’irréversible fuite du temps.
Port de Vaurs, Chamaillère,…À chaque ravitaillement Jimmy nous renseigne sur la position nouvelle, l’horaire et le point kilométrique. Nous l’assaillons de nos questions : « Es-tu sûr ? », « Est-ce possible ? ». Une progression si lente est inconcevable, en plus le GPS est hors d’usage. Tant d’efforts et à peine un quart de l’étape accompli ! Je prends alors conscience que le seul véritable outil de notre réussite sera la patience ; grignoter la distance morceau par morceau en laissant le temps au temps.
Le fond de la rivière est pavé de gros cailloux verts et moussus, de nombreuses truites remontent le flux en contournant un à un ces blocs minéraux recouverts d’algues fluorescentes : un chassé-croisé estival incongru. Le spectacle évoque un décor digne d’un conte fantastique. Soudain, un événement rompt la cadence des mouvements de nos bras. Trois hommes s’agitent sur la berge et paraissent nous interpeller, Démétrio tire avec lui un bas de ligne, un hameçon est piqué sur la jambe de sa combinaison. Une brève intervention et quelques rires plus tard nous reprenons notre tâche monotone. Le froid continue de nous malmener, les frissons intérieurs nous indiquent qu’il faut cesser de nager pour se ravitailler et s’hydrater ; boire abondamment prévient les hypothermies. L’affichage sur le thermomètre électronique confirme nos douloureuses sensations : Démétrio est à 34,8°c et je dépasse péniblement 35°c, il faut se rassasier de bouillon chaud et attendre avant de replonger.
Nous savons que l’équipe terrestre organise une pause-ravitaillement sur la rive et que des journalistes de la télévision régionale seront présents pour recueillir nos premières sensations. Cette perspective est réjouissante, elle nous aide à atteindre Beaulieu- sur-Dordogne, village exceptionnel autour duquel nous serons contraints d’emprunter une voie d’eau artificielle ; sorte de périphérique nautique pour éviter le barrage. A 14h, la moitié de la distance est derrière ou devant, c’est selon. Notre épuisement augmente d’heure en heure, nos capacités physiques se restreignent. Nous sommes impatients d’en finir, handicapés par la chape de fatigue qui s’abat sur nos épaules et nos volontés. De lignes droites interminables en virages innombrables la lumière du jour fuit, l’eau s’obscurcit, les ponts métalliques sont des squelettes noirs qui nous glacent. Puis, comme souvent, sur le point d’arriver, un sursaut d’énergie nous propulse, nous nous appliquons pour nager avec plus d’amplitude.
La silhouette de Marilou se détache sur une plage de galets. Heureux de l’apercevoir enfin,- il est 20h- nous avons passé 12h dans l’eau pour nous affranchir de ces 40 premiers kilomètres. Il fait presque nuit, nous sommes à Girac, le doute s’installe…
Le réconfort proposé par nos trois assistants dévoués nous réchauffe petit à petit. Une tente montée, la table mise, un plat appétissant, une douche revigorante revitaliseront nos âmes et nos corps. Des remèdes qui viendront à bout des séquelles de la première étape : la plus longue du défi. Douleurs musculaires et premières tendinites perturbent néanmoins la nuit de sommeil.

Un réveil autour des 6 h permet de prendre son temps et de s’organiser sans précipitations. Le petit déjeuner est avalé alors qu’il fait encore noir, la fraîcheur n’encourage pas la natation. Il faut cependant se faire à cette idée. Chaque étape est une découverte qui nous réserve des surprises ; bonnes ou de mauvaises. Nous devons opter pour une mise à l’eau à la pointe du jour afin d’être en mesure de gérer les conséquences d’un incident qui nous ralentirait. Ce matin là, nous décidons d’enfiler nos combinaisons sous l’eau chaude des douches pour faire reculer encore l’instant fatidique de la morsure du froid. L’immersion est une difficulté que nous savons relativiser parce que même si nous sommes pétrifiés, nous ne sommes pas en danger, le refroidissement du corps est un lent processus. Nos deux corps s’enfoncent peu à peu dans la rivière, le camping dort, le brouillard rampe sur la surface de l’eau.

 

Brouillard au petit matin

 

On devine malgré tout que la journée s’annonce belle car le soleil découpe un disque blanc dans le voile brumeux du ciel. La sensation oppressante du froid est finalement vite surmontée après vingt minutes de mouvements. Les pauses pour manger et boire sont attendues et bienvenues comme des « micro-objectifs ». L’équipement des pêcheurs à la mouche en dit long sur la température ambiante. Heureusement, en milieu de matinée, la chance nous sourit, des rayons solaires inondent de lumière le décor sous-marin et réchauffent notre habit de néoprène noir. Nous ne grelottons plus et je décide de consacrer cet intermède à la contemplation du spectacle qui m’est offert, je laisse divaguer mon imagination. D’immenses faisceaux d’algues phosphorescentes ondulent lentement dans le courant comme la chevelure d’une chimère aquatique. Je glisse de tout mon corps sur ces masses végétales coiffées par le débit de l’eau.
Il me plaît de faire pénétrer mes doigts entre les mèches géantes de cette herbe onctueuse comme pour les démêler et encore mieux les lisser. Je n’ignore pas que je vis un moment singulier et une relation privilégiée avec la nature. Dès le début nous avons compris que ces plantes seraient exploitables dans notre randonnée aquatique, les feuilles et les filaments indiquant toujours le sens d’écoulement, elles nous aideront à nous orienter.
Nous nageons le crawl en 3 ou 5 temps selon l’énergie disponible du moment, il faut parfois relever la tête et plier la nuque comme les poloïstes pour s’informer de la trajectoire suivie par le « canoë traceur ». La Dordogne du Lot creuse son chemin dans le silence de paysages fabuleux, elle s’incurve au pied de murailles rousses qui se détachent d’un ciel bleu écru. Dans son lit, d’étroits couloirs rocheux nous égarent, de petits galets multicolores revêtent le sol, des blocs minéraux de plusieurs centaines de kilos meublent le fond, des plaques calcaires se superposent et dessinent des escaliers blancs. Je me surprends à m’interroger sur les origines de ces formations géologiques. Alors que je contemple la beauté surnaturelle de ces éléments, d’infinis questionnements mobilisent ma pensée et mon corps travaille comme une machine automatisée, fait tourner mes bras, synchronise ma respiration.
Grâce à un entraînement intensif, la nage est devenue un moyen de locomotion naturel, comme la marche ou la course, nous n’avons plus conscience de nos enchaînements moteurs et de notre respiration. Est-ce la condition des globicéphales ? Cette question m’intéresse quand les frissons, la fatigue et les irritations stoppent net mes élucubrations. Lorsque je ne divague plus, je prends conscience que la longueur de cette deuxième étape ampute notre moral. C’est long, trop long, on s’épuise et la distance ne réduit pas proportionnellement aux efforts consentis. Il faut rester soumis à notre idée aberrante et se résigner à continuer malgré une indescriptible lassitude. Tourner les bras, tourner les bras, encore et encore…
Parfois des goulots d’étranglement provoquent l’augmentation du débit d’écoulement de la rivière, le plus souvent la nage est impossible sur ces portions, la hauteur d’eau étant trop faible. Il faut alors progresser en courant sur les plages de galets blancs et chauds qui renvoient la chaleur du soleil sur les jambes et le dos : une sensation agréable au début qui alterne avec la monotonie du crawl. Mais bien vite le rythme cardiaque s’emballe et la température devient insupportable sous le bonnet de bain et l’ensemble noir de caoutchouc. Courir sur ces grosses pierres rondes est un piège à cheville, je répète sans cesse à mon compagnon que nous devons restés concentrés dans cet exercice d’équilibriste ; nos points d’appuis sont fuyants sous les dépôts de boue et de limon. Les obstacles nous ralentissent sur le sec des rivages, nous avançons sans gagner de temps. En outre la dépense physique engendrée par ces sorties pédestres est significative pour qui connaît le trail et la course nature.
La vallée est magnifique sous le soleil du Lot, les falaises ambrées contrastent avec les coteaux verdoyants, des espaces déboisés sur les collines nous laissent entrevoir une demeure bourgeoise, un moulin abandonné ou un château dominant la région. Autant d’éléments naturels ou d’architectures remarquables ; symboles de la richesse de notre patrimoine qui nous font oublier que nous nageons toujours. De plages inanimées en villages sans vie, d’anciens ports en vieux ponts, d’îlots déserts en discrets bosquets, la lumière change de tonalité, l’atmosphère jaunit et l’impatience prend encore le dessus. Après le pont de St Sozy il ne restera plus qu’à s’affranchir des 4 derniers kilomètres avant de poser pied à terre sur les berges du camping de Lacave. 3 kilomètres, 2 kilomètres, 1 kilomètre, 500 mètres, Marilou et Hervé assurent notre accueil dans la bonne humeur qui les caractérise, on rejoint le bord au milieu de quelques baigneurs, il est 18h, il fait bon, nous sommes éreintés mais satisfaits. Je range le deuxième road- book en me réjouissant tel un jeune conscrit : « 5 au jus !»

 



Lacave Carsac –Aillac est le nom de cette troisième étape.
Il est une pensée qui nous motive au réveil: - En finir avec cette troisième partie et le plus difficile sera fait ! -. 38 km pour rejoindre Carsac et nous entrerons dans le département de la Dordogne. Les rites de la mise en route matinale sont déjà bien rodés, nous choisissons judicieusement les ingrédients éparpillés sur la table du petit déjeuner : café, chocolat, jus de fruits, céréales, biscottes, fruits frais, beurre, miel, confiture. J’aimerais engloutir tout le carburant qui créditera mon organisme des besoins nécessaires à la dépense énergétique de la journée marathon qui m’attend. Hélas, je n’ai pas d’appétit et j’absorbe doucement la quantité conventionnelle du repas matinal ; un café, un kiwi et deux biscottes recouvertes de miel.
Badigeonner généreusement de graisse à traire les parties en friction : cou, aisselles, plis des genoux soulage les douleurs occasionnées par les milliers de frottements répétitifs quotidiens. Démétrio a déjà une belle balafre rosée sur la gorge, un souvenir du Léman qui refait surface.
A nouveau le brouillard est le témoin embarrassant de notre première immersion de la journée. Nous engageons membre après membre nos silhouettes dans ce fluide peu accueillant. On s’asperge le visage, seules nos têtes sont à l’air libre, un coup d’œil en arrière, Marilou et Hervé se joignent à Jimmy pour organiser l’appareillage du canoë. Sans nous concerter, nous nous élançons simultanément vers l’aval, les coudes percent la surface, les mains cherchent au plus loin leurs appuis, nous reprenons notre tâche ingrate. On grelotte dans l’eau noire de ce méandre situé à l’ombre d’un grand rideau de peupliers.
Aujourd’hui, nous avons pris soin d’enfiler des socquettes parce que le sable retenu dans nos baskets a rongé le tendre épiderme de nos orteils nus et humides.
Nos grands moulinets réchauffent peu à peu les organismes, le temps est clair, des sillons de lumière distribuent la chaleur du soleil. Nous voilà rassurés, nous ne souffrirons pas d’hypothermies aujourd’hui.
A 10h30 Jimmy nous confie que déjà, 10 km sont effectués, à chaque arrêt nous consultons son road-book afin d’y reconnaître un indice géographique qui pourrait nous rassurer sur notre avancée : des repères tantôt encourageants, tantôt désespérants . Ce petit jeu répétitif ne nous lassera jamais au cours de ces journées interminables, le côté ludique des discussions et des argumentaires de chacun sera vécu comme un moment où l’intellect prend le dessus sur l’aspect physique.
La matinée est ponctuée par quelques brèves sorties à pied ; courir sur les berges lorsque la hauteur d’eau n’autorise pas la nage fait partie des règles du jeu dans cet environnement particulier.
Pour limiter l’inflammation de mes tendons, je décide de doubler mes rations d’eau à chaque arrêt, j’irai même jusqu’à les tripler et consommerai 15 litres par jour. Autant dire que j’ai une bouillotte qui me réchauffe en permanence le bas-ventre. Démétrio lui, mise toujours sur sa soupe chaude de vermicelle. Nous survolons d’immenses bancs de galets. Sur le fond surgit parfois un caillou original. Comme devant la vitrine d’une bijouterie, je cherche un minéral atypique pendant que j’évolue sur cette route liquide, c’est un jeu dépourvu d’intérêt qui peut en revanche pallier, l’attente, la fatigue et la douleur. Qui n’a pas tenté d’évaluer le nombre des grains de sable sur la plage ? La multitude de cailloux ronds qui défilent sous moi m’inspire la même question.
Collecter les images de ce voyage aquatique, repérer un animal, un poisson, prendre son temps pour la réflexion et le nommer : truite, silure, black-bass, anguille, cabot, gardon, goujon…, épier une famille qui déjeune au bord de l’eau, suivre un randonneur sur un chemin parallèle, surprendre des estivants sur les allées des campings, rencontrer le pêcheur qui saura nous encourager sont autant d’activités futiles qui accélèrent le temps.
Dans cette région du Lot, les cingles sont des cornes blanches gigantesques qui viennent cintrer les chenaux successifs du cours d’eau. Les images des parois crayeuses des causses du Larzac me reviennent.
Cent mètres derrière nous, l’arrêt du canoë nous préoccupe, les pagaies de Jimmy ne brassent plus l’eau. Il a remarqué qu’une corde à nœud pend au-dessus de l’eau ; un lien fixé dix mètres plus haut sur un surplomb rocheux. Notre guide est un sportif audacieux et joueur et nous n’ignorons pas qu’il connaît certainement des grands moments de solitude et d’ennui sur sa coquille en plastique. Debout sur l’embarcation, il empoigne nerveusement les premiers nœuds puis avale en 3 secondes le filin à la force des bras jusqu’au promontoire, probablement une aire de jeu aménagée par les pirates des environs. Notre pompier s’élance dans la foulée au-dessus du trou d’eau. C’est là probablement qu’il se débarrassera involontairement de notre outil de chronométrage : la Deep Charge de Démétrio, une montre de qualité dont le propriétaire fera le deuil sans rancœur.
On débouche à 18 h sur un axe dont la rive droite est occupée par plusieurs dizaines de baigneurs et de plagistes. On distingue mal notre équipe terrestre dans ce fourmillement de vacanciers. Cris, sifflets et gestes finissent par nous attirer et stopper le métronome de nos gestes résignés : nous nous échouons, épuisés. Un article paru deux jours plus tôt dans les journaux La Montagne et Sud Ouest évoquait le périple des deux hommes-poissons. Je ris intérieurement en pensant : « pas très frais le poisson ! »
Naturellement, les arrivées nous remplissent d’enthousiasme. Comme tous les soirs, le cantonnement est parfaitement agencé, prêt à accueillir nos carcasses fourbues. Nous nous consacrons à la récupération. Le traitement qui nous est réservé par les membres de l’équipe est exemplaire. Cette précieuse coopération et le dévouement sans faille de nos collaborateurs mettent bien en évidence que la réussite de l’aventure sportive est une victoire qui ne s’obtiendra qu’en équipe. Je me réjouis d’être entouré d’amis qui savent donner et comprends qu’ils pourraient être peinés qu’on ne reconnaisse pas à sa juste valeur leur part dans l’aboutissement de notre projet.
A Carsac-Aillac le camping du Rocher est une sorte de village de vacances où des centaines de personnes de tous âges soulèvent la poussière des allées en terre battue, des bambins filent sur des bicyclettes en rasant les tables. Il faut attendre trente minutes dans la queue avant d’atteindre une cabine de douche. Musique et moules frites sont à l’affiche de la soirée, il faut se coucher tôt, même si nous n’avons pas de concours de boules prévu pour le lendemain !

Nous sommes le lundi 13 août, le cérémonial du petit jour a lieu dans un calme presque pesant qui contraste avec le brouhaha de la fête nocturne. On se surprend à parler trop fort, Démétrio nous rappelle à l’ordre.
Montfort, Vitrac, La Roque-Gageac, Beynac, Bézenac et St Cyprien sont les villages-repères qui témoigneront de notre virée nautique. A 8 h la rivière nous prend, la température de l’eau n’est et ne sera plus un paramètre inquiétant. Comme toujours les deux ou trois premières heures de natation passent vite et bien, nos corps semblent être efficaces puis petit à petit, malgré notre santé de fer, les maux et la peine font sombrer notre esprit dans des pensées moins positives. Parfois je trouve mes marques dans un crawl efficace fluide et coulé et un instant après je nage à un rythme saccadé comme un pantin parkinsonien.
On gamberge pour faire une approximation de notre vitesse, on calcule une hypothétique heure d’arrivée, on estime le temps d’efforts qui restent à produire.
Les banderoles des loueurs de kayaks défilent sur les rivages, des dizaines de rameurs nous rejoignent sur leurs haricots flottants, beaucoup s’informent, les questions fusent et les encouragements stimulent notre volonté. Un passage étroit sur la Dordogne augmente la densité des petits canots de randonnée, de nombreux kayakistes profitent de ce moment opportun pour faire une pause et admirer les falaises ocre de ce site extraordinaire en amont de La Roque-Gageac ; un des plus beaux village de France. En apercevant nos quatre bras qui papillonnent sur le cours d’eau, tous ces promeneurs de la rivière décident de jouer un roulement de tambour en frappant leur coque avec les pagaies : un concert émouvant qui étaye notre détermination, notre volonté d’avancer et d’en finir.
Ces applaudissements accélèrent la cadence de nos envolées de bras, on traverse le magnifique bourg classé. Nous sommes submergés par la curiosité et peut-être bien par l’admiration des touristes, nous nous sentons surpuissants, une réaction immature que je paye très cher dix minutes seulement après cet entracte euphorique. De grands chocs électriques parcourent mon bras gauche, une douleur aiguë qui se diffuse depuis mon épaule jusqu’à la pointe de mes doigts en passant par le coude. Brutalement ce membre est paralysé par un mal intense que je ne peux pas assumer. Par expérience, je suis sûr que l’origine de ce blocage n’est pas musculaire. Est-ce ligamentaire ou tendineux ? J’ai la sensation effrayante que ma chair est parcourue par une corde à piano chauffée à blanc à la limite de la rupture. Je focalise impuissant, sur la partie qui m’irradie. Cette douleur lancinante mobilise en totalité mon esprit, je pense avec mon épaule, elle est devenue la maîtresse du jeu. Continuer coûte que coûte quand le moral est dans les chaussettes, quand les muscles sont tétanisés, quand la fatigue est accrue peut encore se concevoir mais dans la circonstance présente la plus grande détermination ne pourra venir à bout d’une panne de motricité. Comment vais-je arriver à Bergerac ? Avaler les cent kilomètres restants avec un seul bras ou en propulsion dorsale avec jambes de brasse ? Je prends acte de la fragile réussite de notre pari fou. Désormais l’éventualité d’un forfait prend forme dans l’univers des possibles. Je me sens incapable d’accepter cela après nos déboires endossés au Léman.
J’avertis mes compagnons de route de mon handicap sans communiquer mon pessimisme, la vitesse décroît considérablement, je m’arrête toutes les quatre secondes ; c’est très simple la rotation de l’épaule est impossible à réaliser. Je lis l’inquiétude sur les visages de mes amis, qui tentent cependant de me rassurer : « On continue souple et en douceur ». Je ne veux pas les décevoir et m’applique à glisser au mieux avec les trois membres qui restent. La liaison radio avec l’équipe terrestre nous informe que nous sommes attendus à Tournepique au kilomètre 19 pour une interview diffusée sur Radio France Périgord. Nos acolytes de la logistique sont camouflés par le feuillage des aulnes qui courent au bord de l’eau. J’enjambe un rocher et grimpe sur un emplacement de terre, sorte de parking miniature pour amarrer les barques de pêche. Une parcelle bénie qui met momentanément un terme à mon supplice. Hervé nous présente aussitôt le reporter qui initialise sa machine à enregistrer et me tend le micro. Il me mitraille de questions alors que je suis envahi par le doute, brisé par la sensation de fatigue qui ne me quitte plus et par-dessous tout atterré par le feu qui attise la douleur dans mon bras. Tout ça fait tomber un voile opaque sur mes idées et j’ai besoin d’un temps pour retrouver mes esprits. Le journaliste quitte les lieux après nous avoir interrogé tour à tour, il nous explique que reprendre la route de Périgueux dans les embouteillages est aussi une véritable aventure. Nous nous accorderons tous pour juger la comparaison déplacée.
Mus par l’apport énergétique d’un repas pris sur le pouce, grisés par les blagues salaces de Jimmy et d’Hervé, calmés par l’absorption d’anti-inflammatoires, le calvaire laisse peu à peu sa place à l’apaisement et à l’optimisme. Deux idées nous réconfortent : il nous reste moins de la moitié à faire et ce soir Jean-Philippe Morand sera des nôtres ; un nouveau volontaire sur le défi prendra sa part dans les tâches logistiques. Janfi est un ami des coureurs indépendants de la vallée de Chevreuse, professeur de biologie et moniteur de plongée, il est passionné par la découverte de la nature, le trail et les sports outdoor. Comme il est friand d’expériences nouvelles il n’a pas hésité à venir nous prêter main forte sur cette expédition. Son expérience et son sérieux sont des qualités qui nous rassurent.
Dans la rivière jusqu’au nombril, il sera là quatre heures plus tard pour nous serrer la main et symboliser nos retrouvailles. La quatrième étape est bouclée au camping municipal Le Garrit de St Cyprien.
Malgré une musculature impressionnante Démétrio souffre des bras et des dorsaux, pour ma part je suis inquiet pour mes tendons. Retrouver le groupe et savoir que les plus longues étapes sont de l’histoire ancienne chasse l’épuisement et les idées noires : véritable prouesse de l’alchimie du mental dans les situations difficiles.

Mardi 14 août, l’étape St Cyprien-Limeuil devrait être une étape aisée. Il nous faudra rejoindre le confluent à une vingtaine de kilomètres. Dans le village de Limeuil la Dordogne reçoit la Vézère. Les deux vallées soeurs viennent de traverser les hauts lieux de la préhistoire ; vallées de l’Homme que Lascaux, Les Eyzies, Le Moustier et d’autres lieux célèbres auréolent de leur prestige séculaire.
Massages, anti-inflammatoires et sommeil ont été étonnamment efficaces. L’adaptation et le bon moral nous font jouer une partition aquatique. La rivière capricieuse nous demande de composer selon son humeur. Une nage ample, fluide et puissante pour des eaux stagnantes et profondes, un crawl écarté pour éviter de jardiner dans les graviers des eaux rapides et basses. Les ondulations anormales de la surface indiquent la présence d’un écueil, un bref demi-tour place nos jambes vers l’aval, la nuque est relevée pour garder un œil vigilant sur les obstacles éventuels, le corps tendu comme une planche, les poumons emplis d’air, une position qui permet de garantir au mieux l’horizontalité et la flottabilité, même sur vingt centimètres de profondeur. Si des coups de griffes incisent notre deuxième peau de fesse, il faut se maintenir debout dans le bouillon.
Depuis ce matin, quatre jeunes anglaises restent à portée de vue, soit devant ou bien derrière ou même à notre niveau. Le canoë qui les transporte est une sorte de grande banane verte qui flotte, la vitesse irrégulière et les trajectoires aléatoires de ce fruit exotique qui nous passe sous le nez suscitent des doutes quant aux compétences nautiques de ses occupantes pubères.
Dans un rapide, elles abordent une barre rocheuse par le côté et, comme une benne hydraulique, le frêle esquif se débarrasse de son contenu dans l’eau tumultueuse. Les filles ont pied et sont équipées du gilet de sauvetage. Depuis la rive, un pêcheur hagard assiste impuissant à la scène.
Manifestement les quatre aventurières n’ont pas les bons réflexes, l’instinct les pousse à se relever pour marcher en luttant contre la pression de l’eau, les rochers et les pierres. Leurs objets personnels dérivent pendant que Démétrio décoince, récupère, et vide le canoë qu’il dépose ensuite sur la plage. Je recueille tout ce qui flotte ; tubes de crème, pagaies, sandalettes et indique aux petites Britanniques le chemin et l’attitude la plus adéquate pour rejoindre le bord et retrouver le sec. Téléphones et appareils photos ont bu la tasse. Hervé le responsable de la communication est avec nous sur l’eau ce matin, il propose son portable pour avertir leurs parents.
Pour nous, c’est une cinquième étape moins douloureuse que les autres, nous profitons d’une arrivée à Limeuil en milieu d’après-midi pour savourer un peu de bon temps ; terrasses, glaces, massages, photos… c’est les vacances après tout…
La nuit tombe vite, la lampe à gaz crache ses vapeurs aveuglantes sur la table du dîner. Le ciel noir piqué de milliers d’étoiles et le son de l’eau qui court sur les galets nous préparent une douce nuit.

Mercredi 15 août, notre allié des moments difficiles a complètement disparu : aucun courant !
Les méandres qui se succèdent sont des courbes immenses et interminables, la rivière est très large ; au moins deux cents mètres, on jurerait une autoroute aquatique. Le cingle de Trémolat nous domine férocement de toute sa hauteur, le vent qui balaye le couloir nous fait face, les feuilles mortes glissent en sens inverse. Le clapot et les ondulations hostiles veulent nous désarmer : fait rare sur une rivière. Des conditions qui poussent à la réflexion : rester dans l’axe, progresser en diagonale ou bien rejoindre le rivage à l’abri ? La patience et l’endurance nous font supporter nos maux, nous crawlons comme des forçats sur une rivière qui s’est métamorphosée en lac ; nous sommes sur le bassin de retenue d’eau de Mauzac.
Quatre-vingts et Lasers progressent à grande vitesse sur cet espace offert aux courants d’air, les jeunes équipages de ces voiliers s’entraînent à tirer des bords et s’amusent à dessaler.
Nos dispositions physiques et nos habitudes sont ébranlées, les repères défilent trop lentement, la déperdition d’énergie nous rappelle la démesure de cet itinéraire insolite.
Un ordre préfectoral nous oblige à sortir de l’eau à l’approche du barrage de Mauzac. Les coques de bateaux défilent comme dans un travelling, c’est bon signe, on y est ! Pour Démétrio, le petit port de Pinconnet fait émerger des clichés du Finistère. Le lieu est magnifique et paisible, un petit coin de paradis choisi par nos ravitailleurs. Le quinzième kilomètre est annoncé ; 5 h pour l’atteindre ! Une bien piètre performance ! Nous rassemblons nos dernières forces pour nous redresser et nous extraire de l’eau, nous sommes las de jouer à ce jeu épuisant. L’équipe terrestre redouble d’attention, elle a compris que la répétition de tous ces efforts quotidiens rongent petit à petit nos potentialités physiques et morales. L’effet des anti-inflammatoires a disparu depuis plusieurs heures, les muscles sont tétanisés et les tendons brûlants. Comme une infirmière qui prend en charge des grands blessés, ou plutôt des grands malades, Marilou épluche méthodiquement le haut de nos combinaisons pour mettre à l’air nos torses qui captent immédiatement la chaleur environnante. On s’écroule sur un banc. Sandwichs, fruits, coca, bière sont des piqûres régénératrices qui aiguillonnent l’enthousiasme nécessaire pour clôturer la journée.
Nous contournons l’installation hydroélectrique par une route communale. Passion et compassion décident Janfi à courir avec nous. En arrière, la camionnette nous escorte. Mauzac est inanimé sous le plomb du soleil. Une aubergiste traverse devant nous la place principale, elle sourit et nous encourage à la dérobée. Apparemment elle connaît nos intentions rapportées sur les ondes régionales. Deux mille mètres de course à pied plus tard, le canoë nous attend en contrebas d’un champs de maïs, les jambes gainées dans le caoutchouc synthétique sont brûlantes ; il nous tarde, pour une fois, de nous jeter à l’eau. Un bref trempage et nous voilà repartis pour reprendre nos mouvements perpétuels. Derrière la retenue de l’EDF, l’eau est verte glauque et vraiment trouble, alors on se satisfait de regarder les paysages et on se raconte des histoires.

 

Nage dans une eau verte


Le camping municipal La Guillou à Lalinde permettra d’organiser un dernier temps de récupération avant l’ultime manche qui se disputera demain.
Une immense demeure bourgeoise en pierre de taille jaune nous fait face, terrasses en surplomb et pigeonniers incitent aux rêves. Entre amis on échafaude des scénarios tantôt poétiques tantôt excentriques.
Des dizaines de cygnes s’attroupent sur une gravière, les grands oiseaux blancs cherchent un refuge sur les îlots de ce couloir venté, le ciel s’assombrit comme avant la tempête. De violentes bourrasques inventent une chorégraphie où de gigantesques peupliers s’arc boutent et dansent à l’unisson. Janfi s’empresse de tendre et de consolider les haubans de la tente. Je m’écarte du groupe pour contacter mes proches, je déambule dans la nature, explore les environs, j’ai besoin de cette solitude. Près d’un ru je déguste un bonheur aussi intense qu’éphémère.
De grosses gouttes crépitent sur notre abri de toile. Après le repas, on ne perd pas de temps pour glisser dans les duvets. Je m’abandonne sans difficulté bercé par une profonde plénitude.

7ème et dernière étape, Lalinde-Bergerac, le jeudi 16 août.
Il me semble facile et naturel de rentrer dans l’eau avant de commencer à puiser dans ce qui nous reste d’énergie. Argentat n’est plus à portée de bras, je m’imagine les dizaines de kilomètres parcourus qui serpentent derrière nous, un sentiment mitigé : la joie de toucher au but et la nostalgie d’un voyage, bien qu’inoubliable, sur le point de prendre fin. Achever le périple m’apparaît comme une formalité. Rétrospectivement je sais que les contraintes qui nous restent à affronter me prouveront le contraire.
La concentration d’algues n’autorise pas le crawl et après avoir enjambé cette salade dense et envahissante pendant deux cents mètres, je saisis enfin, vingt ans après, le sens des paroles insensées d’Alain Bashung, le chanteur de l’extrême qui fait son footing au milieu des algues et des coraux ! Oh Gaby…
On ajuste une dernière fois les lunettes et le bonnet pour le dernier assaut. Le fond est sculpté de plusieurs petits canyons parallèles, la roche calcaire multicolore nous guide dans des couloirs où le débit d’eau est important. Trop tard, nous nageons dans les rapides de Lalinde ; un site interdit à la baignade et à la navigation. L’euphorie de l’arrivée et les précipitations de la veille ont écourté le sacro-saint débriefing, ma responsabilité est engagée. Marilou et Jimmy nous escortent sur ce tronçon, une mission pénible à l’approche du barrage des Tuilières : il faut évaluer et anticiper la position de nombreux obstacles sous la surface. Le niveau de notre concentration gomme la sensation de fatigue. On se fraye une trajectoire précise pour éviter d’être projeté sur les rebords acérés des murets de calcaire.
On adopte la position de la « demi tête » qui consiste à pencher le visage vers l’aval avec un œil dans l’eau et l’autre en dehors pour contrôler simultanément les informations aériennes et sous-marines. Devant, Démétrio est immobilisé, il se rapproche à toute allure, bloqué en position fœtale sur un support que je n’identifie pas. La force du flux me jette droit sur lui, je fais un écart sans savoir comment et, une fois à sa hauteur, le questionne sur sa situation. Les bouchons d’oreilles m’empêchent d’entendre sa réponse, mais je réalise vite quand il reprend sa course derrière moi qu’il venait de baliser un énorme bloc aux rebords contondants.
Puis un spectacle irréel s’offre à nos yeux : des milliers de cratères lunaires de toutes tailles façonnent le lit de la rivière comme une infinité de marmites jaune d’ocre. Au fond de chacune d’entre elles tourbillonne une poignée de cailloux ronds et multicolores. La question de la géologie subaquatique m’intéresse à nouveau. L’eau est limpide, cependant je ne remarque aucun animal. Des falaises calcaires ventrues dans la partie supérieure prennent en étau le cours d’eau, elles sont striées horizontalement par le nombre des crues ancestrales. Des ponts métalliques retiennent des voies ferrées désaffectées, de gigantesques cheminées de brique rouge trônent au milieu d’éboulis et de vieux bâtiments sans fenêtres. Ça et là des amas de ferraille rouillée jonchent le sol de sites industriels abandonnés. La baisse des eaux a laissé des barques pendues, comme suppliciées, sur les parois instables. Notre présence est proscrite ici, nous sommes opprimés par cette ambiance sinistre. L’équipe terrestre emmenée par Janfi et Hervé est à l’affût d’un accès pour nous récupérer avant le barrage des Tuilières. Malgré de multiples détours, l’absence de passages crée un moment de panique. Un gros silure noir de 80 cm me surprend, il ondule sous moi, l’infatigable prédateur reste imperturbable. La rencontre singulière avec cet animal très résistant ne me rassure pas quant à la qualité des eaux. A quelques encablures seulement de la centrale EDF, Janfi a repéré une rampe abrupte boueuse et caillouteuse pour nous évacuer, c’est l’unique sortie. Les nombreux panneaux estampillés EDF surmontés des mises en garde préfectorales nous sermonnent sans fin pour une étourderie qui aurait pu nous coûter cher. Le procédé de contournement au Russac est calqué sur le même principe que celui de Mauzac ; on court sur une voie parallèle.
A nouveau la navigation redevient possible, la vallée retrouve une activité naturelle, paisible et rassurante, nous avançons anesthésiés par le compte à rebours des quelques heures qui s’égrainent avant de toucher au but. Le dernier ravitaillement est pris entre deux vieilles gabares au kilomètre 14 sur le port de Mouleydier.
On compte avec soin les cinq derniers ponts. Quand elles nous croisent les gabares rouge brun, joyaux de la batellerie bergeracoise, font résonner les cloches pour saluer notre arrivée. Dopés par l’allégresse collective, nous nageons avec emphase. Depuis l’appontement du quai Salvette, quelques dizaines d’individus reconnaissables nous suivent du regard en applaudissant. Le fond apparaît . Malgré les 250 000 mouvements qui s’affichent au compteur de nos épaules on fait perdurer ce moment tant attendu et on crawle au maximum jusqu’à ce que les mains remuent la vase, on prend appui sur les jambes, on se redresse, on avance un pied et l’autre, on foule les pavés du vieux port. On n’ose pas lever les yeux vers tous ces regards braqués sur nous. Mes trois pirates et le premier adjoint au maire de Bergerac sont les premiers assaillants. Discours, embrassades, interviews, photos, poignées de mains, recueils de dons, témoignages de gratitude nous accaparent une bonne heure.
La municipalité tient à notre disposition un bout de parcelle équipée de sanitaires près de l’ouvrage hydroélectrique, on plantera là, pour la dernière fois, la toile et après une nuit de commémoration, on fera la grasse matinée. Aujourd’hui on restera secs…

 

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